mardi 25 novembre 2014

SOCIETE : Harcèlement de rue, sexisme ordinaire, slut-shamming et moi.



Chacun et chacune a sa petite lutte personnelle. Son petit truc qu'il défend corps et âme, qui le révolte ou le passionne. Moi, c'est le harcèlement de rue. Aujourd'hui, on attaque donc un gros morceau de moi, ma lutte, et dieu sait combien je peux en parler pendant des heures des lignes. Alors j'espère que vos petites fesses sont bien calées, parce que si vous en avez la foi, et que vous allez tout lire, vous allez en avoir pour un petit moment ! D'avance, moi, ma fougue pour le sujet et mon amour du détail, on s'excuse d'avance pour le gros pavé qui va en ressortir.

Pour info : Aujourd'hui 25 novembre, c'est la journée de lutte contre les violences faites aux femmes.
Pas de coincidence, évidemment, je 'profite' de l'occasion pour l'ouvrir un peu.


  Pourquoi ça me touche autant ?


Je suis confrontée au harcèlement de rue quasi-quotidiennement (la joie de vivre dans une capitale) car je réunis plusieurs facteurs " favorisants " (j'y mets des guillemets, je reviendrai sur le pourquoi plus tard) : je suis tatouée, coquette, je n'hésite pas à sortir en jupe. Alors du coup, ça attire les cons. Je vous avouerai que sortir habiller n'importe comment, jean baskets, et pas maquillée n'y change rien, d'ailleurs. Je me fait siffler, aborder, reluquer, parfois, des mecs s'arrêtent en voiture, me demandent si je veux aller boire un verre, me suivent. On me demande si j'ai un copain, et "Hey, t'es jolie toi". Je déteste ce tutoiement, cette non-distance, je déteste qu'on m'aborde. Je déteste le portier de l'hôtel hupé à côté de chez moi qui me dit bonsoir et s'avance vers moi quand je passe en rentrant du boulot le soir (bon, après quatre ou cinq vents, et des regards noirs, il a pigé).



J'assume mes tatouages, mais j'ai remarqué que mon look atypique est généralement un prétexte pour commencer la conversation. J'ai remarqué aussi que maintenant, quand je marche seule dans la rue, je suis toujours avec les sourcils froncé, une mine aggressive et sur la défensive. Ajoutant à celà mes angoisses du moment, j'ai la manie de m'écarter dès que je croise un homme dans la rue, voire changer de trottoir, accélérer le pas quand j'ai un homme derrière moi. Avec mon métier d'infirmière et la basse saison qui arrive, quand je rentre le soir vers 21h30 et qu'il fait noir, que j'ai environ 20minutes de trajet seule à pied, je calcule, j'analyse le chemin à prendre, le plus safe : quel côté du boulevard est le plus éclairé, celui avec le plus de passage "au cas où". & à contrario, quand je pars au boulot, qu'il fait jour, j'ai tendance à prendre la route avec le moins de passage, pour ne pas me faire emmerder. Tout un programme.

L'anecdote : Il m'est arrivé d'aller chez un ami et d'être abordée trois fois (je précise qu'il habite à environ 800m, à peine cinq minutes de trajet et que j'étais au téléphone tout le long du trajet, donc indisponible à répondre, et habillée en jupe, maquillée) : je me fais aborder une première fois par un homme, la quarantaine d'année, qui me dit quelque chose du style "Woaw, bonne la nana !". Premier énervement. 10 mètres plus loin (je vous jure), un second homme, aux alentours de 25 ans, rétorque avec un sourire malsain et en me reluquant de haut en bas "Ha ouais, c'est pas faux !" assez fort pour que le premier homme l'entende et qu'ils se mettent à rire ensemble. Énervement doublé, mon interlocuteur au téléphone commence à sentir que je suis pas ultra-zen. A 20 mètres d'arriver chez mon ami, un homme âgé d'une cinquantaine d'année ici, me voit, sourit largement et me dit quelque chose dans le même style mais que j'ai à peine eu le temps d'entendre car il s'est pris un massif "PUTAIN MAIS T*GU*ULE TOI GROS C*N" dès les premiers mots qui laissaient clairement idée de la suite, et qu'il a reculé de deux mètres parce qu'il s'y attendait pas. & au bout du fil "Euh, Leeloo, ça va ? Qu'est ce qu'il se passe ?". Rien, juste, des cons.

Trois hommes, cinq minutes, trois âges différents, mais aussi trois origines différentes : Le harcèlement de rue, ça peut venir de n'importe qui. J'ai toujours détesté me faire aborder dans la rue, je déteste me sentir observé, et par esprit protecteur, je déteste savoir qu'en fait, on vit toutes ça : ça m'hérisse le poil, c'est pourquoi c'est ça, ma lutte. Je n'aime pas me dire que ça peut arriver à ma maman, à mes soeurs, et à mes meilleures amies.


 Qu'est ce que le harcèlement de rue, exactement ?


Le harcèlement de rue, ce sont toutes ces petites phrases que l'on entend souvent, trop souvent, ces petites situations gênantes ou énervantes, généralement d'hommes à femmes. On peut aussi parler de sexisme ordinaire, ou de harcèlement tout court car il peut avoir lieu partout, à la maison, en boite, chez des amis ... et pas uniquement dans la rue. Des exemples ? Un mec qui vous aborde dans la rue et qui est un peu insistant : harcèlement de rue. La bande de pote un peu relous en soirées, ces mecs qui ont des paroles peu avantageuses à votre égard ou à l'égard de vos amies : harcèlement. Celui qui, mine de rien, s'approche et se colle à vous sur les strapontins du métro : harcèlement. Quelqu'un qui vous suit, la nuit, jusqu'à chez vous : harcèlement. De manière général, quelqu'un qui force le contact, sans votre permission ou passant au delà de votre autorisation : c'est du harcèlement. Le harcèlement, ça débute aussi où vous le ressentez : ce sont vos limites qui sont dépassées.

Pour exemple, j'ai rencontré mon petit ami en soirée, c'est lui qui m'a abordé, il m'a dit que j'étais jolie, mais je ne me suis pas sentie agressée, reluquée, harcelée. Il n'a pas dépassé mes limites, n'a pas forcé les choses, bref, il s'est comporté normalement, et toutes les personnes qui vous abordent ne sont pas forcément mal intentionnées. Mais force est de constater que quand même, y'en a beaucoup.

Ontwatch, association québécoise qui créé des affiches à coller sans modération dans la rue.


Les attouchements, le viol banalisé, etc : késako ?

Dans le harcèlement, il existe, entre autre, le problème de la banalisation du viol et des attouchements. Se faire toucher les fesses, ou le pubis, en boite, dans la rue, ou ailleurs. Un homme qui se frotte à vous dans un but d'excitation (exemple : dans le métro/bus bondé), un homme qui se masturbe devant vous dans un endroit, une situation inappropriée (car oui ça arrive plus souvent qu'on ne le pense), ou aussi, et peu le savent, votre petit ami qui ne prends pas en compte votre refus de rapport, ou fait du forcing (et ce même si c'est votre petit ami, cela est considéré comme un viol car c'est fait sans votre réel consentement ou que ce dernier a été acquis par la 'force'), mais aussi le mec qui vous attrape par les épaules, vous retient, vous bloque. Toutes ces notions sont difficiles à délimiter, car elles sont aussi ressenties et tout ce qui part d'un sentiment perçu est très subjectif. Néanmoins, ce sont toujours vos limites qui sont importantes, et quand quelqu'un passe au delà : c'est mal.

Visuel par Colère : Nom Féminin.

Et le slut-shamming, la culpabilisation, dans cette histoire ?


La jupe en cause ? NON.

D'abord c'est quoi, cet anglicisme ? Le slut-shamming, c'est, si on traduit de façon brute, la culpabilisation de l'acte par un comportement de salope. C'est pas très clair en français, mais pour vous donner des exemples, cela pourrait être "Mais t'as vu comment tu t'habilles, une vraie allumeuse". En gros, c'est quand un mec vous harcèle, et vous mets en cause. Ha bah oui, tout à fait logique. Pour aller plus loin, "Quoi, tu voulais pas coucher avec moi hier ? Mais t'étais bourrée alors bon..." car oui, ça, ça arrive. Mais encore, pour reprendre cet exemple fort du petit ami, un petit sexual harressement (harcèlement sexuel, un peu de forcing) "Mais allez, t'es ma copine !" alors que vous avez dit non, vous n'avez pas envie, vous êtes malade, ou tout un tas de raisons mais NON. Le slut shamming, la culpabilisation de la victime, c'est l'excuse préférée du harceleur, parce que c'est vous qu'il remet en cause, et pas lui.

Ne pas répondre, ce n'est pas être d'accord.
Douter ce n'est pas être d'accord.
Changer d'avis ce n'est pas être quand même d'accord.
Ne pas être en état de donner son avis, ce n'est pas être d'accord.
Porter une jupe, ou une robe, de n'importe quelle longueur,
n'est pas une excuse, ni une invitation.
En clair, non, c'est non.
Et ça, pour certains, ça n'est pas acquis.





Les conséquences du harcèlement de rue et du sexisme au quotidien.


Comme vous avez pu le constater dans mon témoignage plus haut, mon harcèlement de rue a directement des conséquences sur ma façon d'agir au quotidien. Changer de trottoir, analyser sa route, adopter un visage aggressif. Ca, c'est ma façon de faire. Je refuse par contre d'éviter de porter des jupes, de me maquiller, d'être coquette, féminine, et désirable. J'emploi le mot désirable car oui, j'ai envie de me faire jolie pour mon petit ami tout en pouvant sortir de chez moi sans me faire harceler parce que "Hey, t'es bonne Madmoiselle". Mais c'est le choix que font certaines filles. Avoir peur, éviter tout ce qui pourrait amener ce genre de commentaires indésirables. Et c'est bien malheureux


Sur le site Madmoizelle, Cloure, une lectrice, a fait passé un petit sondage sur le harcèlement de rue, et voici un des résultat publié sur le site :
Je sais pas vous, mais moi je trouve ça révélateur. Je trouve ça ahurissant d'en arriver à avoir peur, mais pourtant c'est bien la réalité, et je parle en connaissance de cause, étant une habituée de trajet nocturnes seule (cf plus haut).


Les débuts de la médiatisation du harcèlement de rue

En plus de mes expériences personnelles, j'ai vu fleurir sur le net des déclaration, des témoignages et des preuves de lutte contre le harcèlement de rue ces dernières années, pour mon plus grand plaisir.

- Le harcèlement de rue n'a pas toujours été abordé en tant qu'abus de la société. On a d'abord vu apparaître des petites phrases de la vie quotidienne sur le blog Paye Ta Shnek, qui porte bien son nom puisque ce qu'on y lit et souvent cru, malsain, vulgaire. Je vous laisse y jeter un oeil.

- Ensuite, avec son documentaire "Femme de la rue", Sophie, jeune étudiante belge, se filme en caméra cachée dans les rues de Belgique pour nous montrer ce que c'est, le harcèlement de rue.


- Comme c'était la première fois et que tout le monde était un peu sceptique sur la chose, une nana a eu l'idée de refaire la même chose en France. Et là, on a pris un peu plus conscience du soucis.



- Et plus récemment, on a eu droit à la jeune femme qui sois-disant marche pendant 10H dans les rues de New York, mais également celle qui teste deux façon de faire, se ballader en jean tshirt et se ballader en burqa.






Plusieurs illustrateurs ont également abordé le harcèlement de rue :

- Diglee a eu une prise de conscience sur ce thème, et s'est rappelée de petites expériences malencontreuses dont elle avait été victime et où elle n'avait pas réagi sur le coup. Elle nous raconte tout cela dans ce post plein de son humour habituel mais aussi très dénonciateur.


- Mirion Malle (ici !) en parle dans un peu tout son blog Commando Culotte. Des articles réguliers sur le sexisme et tout ça, avec un trait de crayon bien particulier, qu'on apprécie.



Récemment est sortie la bande-dessinée de Thomas Mathieu. Thomas, jeune illustrateur, a été 'confronté' au harcèlement de rue via ses amies qui tour à tour, lui racontaient leurs petites expériences de rue. C'est alors qu'il a saisi l'ampleur du problème, s'est documenté, et a créé le blog Projet-Crocodiles. Il retranscrivait sous forme de petites scènes de BD des témoignages d'amies ou de lectrices. Des situations réelles, parfois bien connues de chacunes, parfois totalement étonnantes, surprenantes, dégoutantes ! 

Le très connu " Hey madmoizelle ! ".

Le livre est non seulement un recueil de tous ces témoignages d'histoires du quotidien, mais également, dans ses dernières pages, plein de petits conseils sur l'attitude à adopter. Bref, le livre est vraiment bien fait, je l'ai dévoré et adoré, je ne saurai que le conseiller. A l'intérieur, Thomas Mathieu nomme Irène Zeilinger comme grande partie d'inspiration avec son livre " Non, c'est Non ", livre axé sur l'autodéfense. Ne l'ayant pas lu je ne peux vous en parler mais d'après les retours il serait très instructif.

- Et puis il y a aussi Yatuu, avec sa bande dessinée " Hé ! Madmoizelle ! " que je me suis également commandé ! Un peu plus léger et dans la veine de Paye ta Schnek, on est tout de même dans la dénonciation de ce fléau qu'est la harcèlement de rue.

 


S'affirmer, assumer, et ne pas se laisser faire : quelques conseils.



La finalité dans cette histoire, c'est comment réagir au problème ? Ne pas se laisser faire. 

- Parler fort, crier si besoin, et distinctement, de façon à ce que l'on vous entende.
- Identifier le harceleur : " Vous l'homme avec le manteau bleu ..."
- Identifier le type de harcèlement : " Vous m'avez touché les fesses ! "
- Prendre en témoins les gens autour : " Vous l'avez vu faire, il m'a touché les fesses " etc
- Ne pas insulter ou surenchérir afin d'éviter toute violence physique.
- Prévenir la police, les vigils, la sécurité, bref, un représentant de l'autorité présent.
- Menacer, par exemple de prendre des photos de lui, faire semblant.

Vous pouvez aussi, fuir, malheureusement. C'est une solution qui s'impose quand la situation est difficilement gérable et peut devenir dangereuse pour vous (violences physiques).

Personnellement j'ai tendance à lâcher un "T* Gu*ule" bien froid, mais quand je sens que la personne pourrait être aggressive ... J'avoue le lâcher tout bas et quelques mètres plus loin. Safe first.


Les associations qui luttent pour le changement.

* Stop Harcèlement de Rue essaie d'agir à créer ce qu'ils appellent des "zones sans relous" notamment en distribuant ce genre de tract dans le métro afin de sensibiliser les femmes ET les hommes à ce problème très récurrent dans les transports en commun. (clique !)

* Holà Back a à peu près la même démarche et appose ce genre d'affiches dans les bars et pubs anglais afin de sensibiliser les femmes et leur permettre de passer une "Good Night Out". (clique !)



* Colère, Nom Féminin, n'est pas vraiment une association mais lutte contre le harcèlement de rue à sa manière : par la dissuasion. Deux modèles sont disponibles à la fois en tshirts et en tote bag. L'un avec le visuel mis plus haut dans l'article "Ta main sur mon cul, Ma main dans ta gueule", et l'autre, avec inscrit "Et ta maman, tu la siffles ?". J'ai choisi de m'offrir ce tote-bag pour y mettre mes affaires de boulot ;)
Dispo sur le merch de Colère : nom féminin ici : http://www.mymerch.net/colere/

Et vous, dans tout ça ?


Bah vous, vous pouvez aussi agir. Si vous êtes témoin, vous pouvez alpaguer le harceleur afin de le dévier de sa cible première, vous pouvez alpaguer la victime, comme ci c'était une amie, vous pouvez en parler à vos voisins dans le métro, parce que si vous êtes plusieurs à bouger, plusieurs contre un seul, ben, ça fonctionnera mieux. Mais ne laissez pas quelqu'un se faire harceler, aggresser, violenter. Et surtout, ne devenez pas harceleur, aggresseur. Tous ces articles qui fleurissent, c'est aussi pour sensibiliser les hommes qui souvent banalisent les situation. Je finirai sur une phrase lue sur une pancarte de manifestation et que je traduis ici : " Nous vivons dans une société qui apprend aux femmes à ne pas se faire agresser plutôt que d'apprendre aux hommes à ne pas agresser. ".





Illustrations : Thomas Mathieu, Mirion Malle et Diglee.
Photos : Issues de manifestations ou disponibles sur les sites d'associations mentionnées.


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1 petits mots de licornes:

Pyxie a dit…

Super article, lu de bout en bout car c'est un sujet qui me préoccupe aussi beaucoup !

Et j'adore le tote-bag ;)

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